Violence structurelle, symbolique et quotidienne : un continuum
Anthropologie & ethnologie · Bachelor 3
Galtung, Farmer, Bourdieu et Scheper-Hughes : penser la violence au-delà du coup porté.
Introduction
Parler de violence, c'est souvent penser à un acte physique : un coup, une agression, une guerre. Les sciences sociales ont élargi cette notion pour y inclure des formes moins visibles, qui n'ont pas d'auteur identifiable mais produisent des souffrances réelles.
Le sociologue norvégien Johan Galtung propose en 1969 la notion de violence structurelle, qui désigne les inégalités inscrites dans l'organisation sociale. Le médecin et anthropologue Paul Farmer la reprend pour analyser les maladies des pauvres en Haïti et ailleurs. Pierre Bourdieu parle de violence symbolique pour décrire une domination acceptée comme naturelle par ceux qui la subissent. Nancy Scheper-Hughes propose enfin de penser un « continuum de la violence » reliant ses formes ordinaires et extraordinaires.
Ce deck compare ces concepts, leurs usages ethnographiques et leurs risques d'extension excessive.
Objectifs d'apprentissage
- Définir la violence structurelle, symbolique et quotidienne
- Associer chaque concept à son auteur et à son terrain
- Comparer ces formes de violence avec la violence directe
- Discuter les limites d'une notion de violence trop étendue
Concepts clés
- La violence structurelle (Galtung)
- Préjudice évitable causé par l'organisation sociale, économique et politique, qui empêche des individus de réaliser leur potentiel (santé, éducation). Il n'y a pas d'acteur direct, mais des structures.
- La violence structurelle en santé (Farmer)
- Paul Farmer montre que le sida ou la tuberculose frappent d'abord les pauvres, car l'accès aux soins est déterminé par des inégalités historiques et économiques, et non par la culture des patients.
- La violence symbolique (Bourdieu)
- Domination exercée avec la complicité de ceux qui la subissent, parce qu'ils la perçoivent comme légitime et naturelle (par exemple dans le goût, la langue, l'école, la domination masculine).
- Le continuum de la violence (Scheper-Hughes)
- Avec Bourgois, elle propose de relier la violence de guerre, la violence structurelle, la violence symbolique et celle du quotidien, afin de montrer que la « normalité » prépare l'extraordinaire.
Conclusion
Les notions de violence structurelle, symbolique et quotidienne permettent d'élargir le regard au-delà de l'événement spectaculaire. Elles rappellent que la souffrance a des causes sociales et que l'ethnographe doit les rechercher dans l'histoire, l'économie et les catégories de pensée.
Elles appellent aussi la prudence : une notion qui désigne tout risque de ne plus rien expliquer. Le travail consiste à préciser chaque fois le mécanisme précis par lequel un ordre social produit un dommage.
Cartes
- Qui introduit la notion de violence structurelle et en quelle année ?
- Johan Galtung, dans l'article « Violence, Peace, and Peace Research » (1969).
- Que désigne la violence structurelle ?
- Les atteintes évitables aux besoins fondamentaux causées par l'organisation inégalitaire d'une société, sans auteur direct identifiable.
- Quel est l'apport de Paul Farmer ?
- Montrer que l'inégale répartition des maladies reflète des structures de domination historiques et économiques, ce qu'il appelle la violence structurelle.
- Qu'est-ce que la violence symbolique selon Bourdieu ?
- Une domination exercée avec l'adhésion inconsciente des dominés, qui perçoivent l'ordre social comme naturel et légitime.
- En quoi la violence symbolique diffère-t-elle de la violence physique ?
- Elle ne passe pas par la contrainte matérielle mais par la reconnaissance : les catégories de pensée des dominés reproduisent la domination.
- Quelle idée Nancy Scheper-Hughes défend-elle avec le « continuum de la violence » ?
- Que les violences de paix, de guerre, structurelles et symboliques sont reliées, et que les formes ordinaires préparent les formes extrêmes.
- Quelle est la violence « quotidienne » chez Scheper-Hughes ?
- La violence banalisée de la vie ordinaire (faim, mépris, négligence) qui est devenue invisible à force de répétition, comme dans son étude du Nordeste brésilien (« Death Without Weeping », 1992).
- Quelle critique adresse-t-on à l'élargissement de la notion de violence ?
- Qu'en couvrant toutes les inégalités, elle perd en précision analytique et peut banaliser la violence directe.
- Quel est l'intérêt de ces notions pour l'ethnographie ?
- Elles invitent à relier la souffrance observée sur le terrain à des causes historiques et structurelles, et non à de seuls facteurs culturels ou individuels.
Glossaire
- Violence structurelle
- Dommages évitables causés par les structures inégalitaires d'une société.
- Violence symbolique
- Domination acceptée comme naturelle par ceux qui la subissent.
- Violence quotidienne
- Violence ordinaire et banalisée, présente dans les routines de la vie sociale.
- Continuum de la violence
- Idée que les formes de violence, visibles ou invisibles, sont liées entre elles.
- Violence directe
- Atteinte physique ou psychique exercée par un acteur identifiable.
- Stigmatisation
- Processus social attribuant une marque négative à un individu ou groupe, légitimant son exclusion.