Crozier et Friedberg : l'acteur et le système

Sociologie · Master 1

Pouvoir, zones d'incertitude et jeux d'acteurs : l'analyse stratégique des organisations.

Introduction

Dans Le phénomène bureaucratique (1963), Michel Crozier étudie des administrations françaises et montre que les règles formelles n'expliquent pas à elles seules le comportement des membres d'une organisation. Avec Erhard Friedberg, dans L'acteur et le système (1977), il propose une approche générale : l'organisation est un construit social, un ensemble de jeux de pouvoir régulés par des règles que les acteurs négocient en permanence.

Le point de départ est un refus du déterminisme : l'acteur n'est ni un exécutant des règles ni un maximisateur parfaitement rationnel. Il dispose d'une rationalité limitée (au sens de Herbert Simon) et poursuit des stratégies, souvent implicites, pour préserver sa marge de liberté face à des contraintes qui lui sont imposées.

Cette grille de lecture reste très utilisée pour analyser des hôpitaux, des administrations cantonales ou des entreprises en réorganisation : elle aide à comprendre pourquoi un changement imposé d'en haut échoue ou est détourné par ceux qui le subissent.

Objectifs d'apprentissage

  • Définir l'analyse stratégique et la distinguer d'une lecture purement formelle de l'organisation
  • Expliquer le pouvoir comme relation d'échange inégal fondée sur le contrôle de zones d'incertitude
  • Identifier les quatre grandes sources de pouvoir dans une organisation
  • Appliquer la notion de système d'action concret à un cas de réorganisation

Concepts clés

Rationalité limitée
L'acteur ne dispose ni de toute l'information ni de capacités de calcul illimitées : il choisit une solution satisfaisante plutôt qu'optimale. Ses choix sont contextualisés par la structure des jeux dans lesquels il est engagé.
Pouvoir comme relation
Le pouvoir n'est pas un attribut détenu, mais une relation d'échange et de marchandage dans laquelle chacun dépend de l'autre. A a du pouvoir sur B dans la mesure où il contrôle une ressource dont B a besoin et dont l'accès est incertain pour B.
Zones d'incertitude
Domaines de l'activité organisée dont l'issue n'est pas prévisible et qui sont maîtrisés par certains acteurs. Qui les contrôle dispose d'une capacité à négocier. Exemple : le technicien de maintenance qui seul sait réparer une machine.
Quatre sources de pouvoir
Crozier et Friedberg distinguent : la compétence d'expert, la maîtrise des relations avec l'environnement, la maîtrise de la communication et de l'information, l'usage des règles organisationnelles.
Système d'action concret
Ensemble humain structuré, coordonné par des mécanismes de jeu relativement stables, qui maintient sa structure par des mécanismes de régulation. Il se distingue de l'organigramme officiel.

Conclusion

L'analyse stratégique invite à regarder l'organisation par ses acteurs : leur marge de manoeuvre, leurs ressources et leurs jeux expliquent une grande part de ce qui s'y passe. Elle a ses limites (elle traite moins des inégalités structurelles de classe ou de genre), mais reste un outil de diagnostic puissant.

Pour l'examen, retenez la chaîne : rationalité limitée, zones d'incertitude, sources de pouvoir, jeux, système d'action concret.

Cartes

Qui sont les auteurs de L'acteur et le système (1977) ?
Michel Crozier et Erhard Friedberg.
Que signifie « rationalité limitée » ?
Les acteurs agissent avec une information partielle et des capacités de calcul bornées ; ils cherchent une solution satisfaisante et non optimale (Herbert Simon).
Comment Crozier et Friedberg définissent-ils le pouvoir ?
Comme une relation d'échange et de marchandage inégale entre acteurs, fondée sur le contrôle d'une ressource ou d'une zone d'incertitude pertinente pour l'autre.
Qu'est-ce qu'une zone d'incertitude ?
Un domaine dont l'évolution est imprévisible pour l'organisation et que certains acteurs maîtrisent ; ce contrôle leur donne une capacité de négociation.
Citez les quatre sources de pouvoir.
Expertise, relation avec l'environnement, maîtrise de l'information et de la communication, usage des règles organisationnelles.
Que montre Le phénomène bureaucratique (1963) ?
Que des règles impersonnelles très détaillées servent aussi de protection aux employés et créent des cercles vicieux de rigidité, au lieu d'assurer une simple efficacité.
Qu'est-ce qu'un système d'action concret ?
Un ensemble d'acteurs interdépendants dont les jeux et stratégies stabilisés assurent une régulation de fait, souvent différente de la structure formelle.
Pourquoi un changement imposé d'en haut échoue-t-il souvent selon cette approche ?
Parce qu'il modifie les zones d'incertitude et menace des positions de pouvoir : les acteurs concernés le détournent, le freinent ou l'adaptent à leurs intérêts.
En quoi l'acteur de Crozier s'oppose-t-il à l'homo oeconomicus ?
Il n'est pas parfaitement informé ni purement calculateur : sa rationalité est limitée, contextuelle et orientée par ses relations de pouvoir.

Glossaire

Analyse stratégique
Méthode qui explique les phénomènes organisationnels par les stratégies des acteurs plutôt que par la structure formelle.
Zone d'incertitude
Domaine imprévisible pour l'organisation, dont la maîtrise donne du pouvoir.
Rationalité limitée
Capacité de décision bornée par l'information et le temps disponibles.
Système d'action concret
Structure d'interdépendances et de jeux stables entre acteurs, qui régule de fait l'organisation.
Jeu
Mécanisme de coopération entre acteurs libres mais contraints, régi par des règles de fait.
Pouvoir
Relation d'échange inégal, réciproque mais déséquilibrée, entre acteurs interdépendants.