Souveraineté territoriale: titres, effectivités et uti possidetis

Droit international & européen · Master 1

Acquisition du territoire, exercice paisible de la souveraineté et règlement des différends.

Introduction

La souveraineté territoriale est l'expression spatiale de la souveraineté étatique: elle donne à l'État l'exclusivité de ses compétences sur son territoire. Dans la sentence arbitrale de l'Île de Palmas (États-Unis/Pays-Bas, 1928), l'arbitre Max Huber a défini la souveraineté dans les relations entre États comme l'indépendance, c'est-à-dire le droit d'exercer, à l'exclusion de tout autre État, les fonctions étatiques sur une portion du globe. Il a surtout retenu que la souveraineté territoriale suppose un exercice continu et paisible de l'autorité de l'État, et qu'un titre simplement découvert ou inchoatif ne prévaut pas sur l'exercice effectif.

La doctrine a classiquement distingué plusieurs modes d'acquisition: l'occupation d'un territoire sans maître (terra nullius), la prescription acquisitive, la cession par traité, l'accession (alluvions) et la conquête. Ce dernier mode est exclu depuis l'interdiction de la menace ou de l'emploi de la force (art. 2 par. 4 de la Charte) et le principe de non-reconnaissance des acquisitions territoriales par la force. La CPJI, dans l'affaire du Groenland oriental (1933), a exigé deux éléments pour l'occupation: l'intention et la volonté d'agir en souverain, et une manifestation ou un exercice effectif de cette autorité, dont l'intensité requise dépend du caractère du territoire.

Les différends frontaliers modernes se règlent surtout par le recours à des titres juridiques (traités, décisions administratives), aux effectivités et à l'uti possidetis, principe de maintien des frontières héritées à l'indépendance, appliqué par la Chambre de la CIJ dans Burkina Faso/Mali (1986). L'acquiescement et la forclusion, comme dans le Temple de Préah Vihéar (1962), montrent le poids de la conduite des États.

Objectifs d'apprentissage

  • Définir la souveraineté territoriale à partir de la sentence de l'Île de Palmas
  • Énumérer les modes classiques d'acquisition du territoire et les conditions de l'occupation (Groenland oriental)
  • Expliquer pourquoi la conquête n'est plus un titre valide
  • Distinguer titres juridiques et effectivités dans les différends frontaliers
  • Appliquer le principe uti possidetis et la notion d'acquiescement à un cas pratique

Concepts clés

Île de Palmas (1928)
Le juge arbitre Max Huber (juriste suisse) retient que la souveraineté territoriale se manifeste par l'exercice continu et paisible des fonctions étatiques. Un titre fondé sur la découverte est inchoatif et doit être complété par l'exercice effectif de la souveraineté dans un délai raisonnable; la souveraineté effective des Pays-Bas a prévalu.
Occupation et Groenland oriental (CPJI, 1933)
L'occupation exige l'intention d'agir en souverain et un exercice effectif de l'autorité. Pour des régions peu peuplées ou inhospitalières, la Cour se contente de très peu d'actes d'autorité. Le Danemark a obtenu gain de cause contre la Norvège sur le Groenland oriental.
Interdiction d'acquérir par la force
Depuis la Charte, l'annexion ou la conquête ne confèrent pas de titre valide. Le principe de non-reconnaissance des acquisitions territoriales résultant de la menace ou de l'emploi de la force a été consacré par la résolution 2625 (XXV) de l'Assemblée générale et par la pratique des organes de l'ONU.
Uti possidetis (Burkina Faso/Mali, 1986)
Principe de stabilité des frontières héritées au moment de l'indépendance: les limites administratives coloniales deviennent frontières internationales. La Chambre l'a qualifié de principe général de portée universelle en matière de décolonisation, privilégiant le titre juridique sur l'effectivité contraire.
Effectivités, acquiescement et forclusion
Les effectivités sont les actes d'exercice effectif de l'autorité sur un territoire. Selon le rapport avec le titre, elles le confirment, le complètent ou, à défaut de titre, peuvent le remplacer. L'acquiescement ou le silence prolongé face à une prétention peut empêcher un État de la contester ensuite, comme dans Temple de Préah Vihéar (1962).

Conclusion

La souveraineté territoriale se prouve par des titres et par l'exercice effectif de l'autorité. La sentence de l'Île de Palmas a imposé l'exigence d'une souveraineté manifestée de façon continue et paisible, tandis que l'interdiction de la force a fermé la voie de la conquête.

Les différends frontaliers contemporains se résolvent par une combinaison de titres, d'effectivités, d'uti possidetis et de conduite des parties; l'étudiant doit apprendre à hiérarchiser ces éléments selon les circonstances et à reconstituer la chronologie, notamment la date critique.

Cartes

Comment l'arbitre Huber définit-il la souveraineté dans la sentence de l'Île de Palmas?
Comme l'indépendance, soit le droit d'exercer dans une portion du globe, à l'exclusion de tout autre État, les fonctions étatiques.
Que signifie un titre inchoatif?
Un titre initial, comme la découverte, qui doit être complété par l'exercice effectif de la souveraineté pour fonder une souveraineté territoriale.
Quelle est la condition essentielle de la souveraineté territoriale dans Île de Palmas?
L'exercice continu et paisible de l'autorité de l'État sur le territoire.
Quels éléments exige l'occupation dans Groenland oriental (1933)?
L'intention et la volonté d'agir en tant que souverain, et une manifestation ou un exercice effectif de cette autorité.
Qu'est-ce qu'une terra nullius?
Un territoire n'appartenant à aucun État, susceptible d'occupation; la notion est aujourd'hui rarement applicable et a été critiquée dans le contexte colonial (avis Sahara occidental, 1975).
Citez quatre modes classiques d'acquisition du territoire.
Occupation, prescription acquisitive, cession, accession; la conquête appartenait aussi à la liste, mais n'est plus licite.
Pourquoi la conquête n'est-elle plus un titre valide?
En raison de l'interdiction de la menace et de l'emploi de la force (art. 2 par. 4 de la Charte) et de la règle de non-reconnaissance des acquisitions territoriales par la force.
Qu'est-ce que la prescription acquisitive en droit international?
L'acquisition d'un titre par l'exercice prolongé, paisible et public de la souveraineté sur un territoire relevant d'un autre État, avec acquiescement de celui-ci; ses conditions sont contestées.
Que signifie uti possidetis?
Les frontières administratives existant au moment de l'indépendance deviennent les frontières internationales du nouvel État.
Dans quelle affaire la CIJ a-t-elle consacré l'uti possidetis comme principe général?
Dans l'affaire du Différend frontalier (Burkina Faso/République du Mali), arrêt de la Chambre de 1986.
Comment la jurisprudence classe-t-elle les rapports entre titre et effectivités?
Quand l'effectivité confirme le titre, elle le renforce; quand elle s'y oppose, le titre prime; en l'absence de titre, l'effectivité peut fonder la souveraineté.
Que montre l'affaire du Temple de Préah Vihéar (1962)?
L'effet de l'acquiescement: la Thaïlande, qui n'avait pas contesté pendant des décennies une carte attribuant le temple au Cambodge, ne pouvait plus invoquer une erreur.
Quel lien avec la Suisse présente la sentence de l'Île de Palmas?
Elle a été rendue par Max Huber, juriste suisse qui fut aussi juge et président de la CPJI et président du CICR.

Glossaire

Souveraineté territoriale
Ensemble des compétences exclusives d'un État sur son territoire, sous réserve du droit international.
Terra nullius
Territoire sans maître, pouvant être acquis par occupation effective.
Effectivités
Actes d'exercice de l'autorité étatique sur un territoire (administration, justice, police, impôts).
Uti possidetis
Principe de continuité des limites territoriales héritées à l'indépendance.
Acquiescement
Attitude d'un État qui, par son silence ou sa conduite, accepte une situation ou une prétention, créant des effets juridiques.
Critical date
Date à laquelle le différend s'est cristallisé, après laquelle les actes des parties ne sont plus pris en compte pour améliorer leur position.
Non-reconnaissance
Obligation de ne pas reconnaître comme licite une situation créée par la violation d'une norme impérative, telle l'acquisition d'un territoire par la force.